Délinquance routière : une étrange bienveillance

En 2004, j’avais écrit ce texte que je n’ai jamais diffusé. A l’aune de la dramatique agression du superviseur de la STIB ce samedi, il conserve toute sa pertinence…

© mairie-vitry94.fr

La délinquance routière remporte haut la main la première place dans les causes de mortalité liées à des infractions : plus de 900 morts en 2007 (a) contre moins de 200 pour l’ensemble des autres types de délinquance (b)!

Il serait donc logique de réclamer haut et fort du monde politique des mesures destinées à protéger la population des dangers de la route. Dans la mesure où la vitesse est en tête des causes d’accident, les radars devraient être plébiscités.

Pourtant, le lobby automobile Touring, vient de lancer une pétition « contre les radars en Flandre » (c). Il y est demandé que les radars soient limités « aux endroits où il est prouvé qu’il existe un danger réel pour les usagers de la route motorisés » (tant pis pour les piétons et cyclistes apparemment) et que leur signalisation par avance soit obligatoire. En bref, partout ailleurs, il faut supprimer le risque de verbalisation des dépassements de vitesse autorisée, même si la vitesse cause des accidents partout, qu’elle contribue à augmenter la pollution automobile et qu’elle augmente les nuisances sonores liées au trafic routier.

Autre souci pour Touring : les automobilistes sont « traités comme de petits criminels pendant que les véritables criminels restent impunis (sic) ». Outre le fait que Touring estime que tous les automobilistes adoptent le même comportement et commettent des infractions, ce lobby automobile s’insurge que des moyens soient investis pour lutter contre la plus grande cause objective d’insécurité liée à une délinquance dans notre pays. Et de jouer sur l’imaginaire qui voudrait que les « vrais criminels » restent impunis. A croire que nos prisons sont surpeuplées d’automobilistes victimes d’une répression aveugle.

On a également pu lire il y a quelques semaines un article relayant les plaintes d’Ucclois s’estimant persécutés à coups d’amendes parce qu’ils se garent régulièrement sur le trottoir. Alors que ce faisant ils mettent en danger les piétons et particulièrement les plus vulnérables : ceux en chaise roulante ou avec une poussette en les obligeant à circuler sur la route. Quels autres délinquants que routiers oseraient se plaindre dans la presse de s’être faits sanctionner pour une infraction dangereuse pour autrui ? Et quel journal(iste) serait prêt à relayer leur courroux ?

Le risque d’être verbalisé est fondamental dans les changements de comportement des automobilistes. L’exemple parisien est frappant : la mise en œuvre d’une véritable répression des infractions routières les plus accidentogènes a conduit à une diminution des accidents de 30% au début des années 2000. Cela vaut bien une petite frustration pour les fans de vitesse. D’autant qu’une récente étude met en évidence que le fait d’être conscient du danger de son comportement ne suffit pas à en changer pour de nombreux conducteurs (d).

Pourquoi donc la délinquance la plus meurtrière est-elle en même temps la mieux acceptée dans notre société ? Comment se fait-il qu’en Belgique on puisse commettre des infractions sérieuses au code de la route sous le nez d’une patrouille de police sans qu’elle intervienne sous prétexte qu’on ne lui a affecté aucune mission de sécurité routière ? Imaginerait-on un policier chargé de la circulation à un carrefour ne pas intervenir en cas d’arrachage de sac sous son nez sous prétexte que ce n’est pas sa mission du jour ?

De même, il est parfaitement admis de se garer sur un trottoir, une piste cyclable ou un passage clouté alors que ce type de comportement engendre un réel danger pour les usagers faibles de la route, en particulier les enfants, petits et moins visibles. Ce sont parfois ces mêmes automobilistes qui tout un temps arboraient l’autocollant « protégez nos enfants » à l’arrière de leur voiture, faisant preuve d’un cynisme involontaire mais pas drôle.

Notre société semble avoir du mal à accepter l’idée que Monsieur ou Madame Tout-le-monde puisse devenir criminel en ne respectant pas le code de la route. Pourtant, derrière un volant, les comportements dangereux deviennent fréquents, y compris dans le chef de citoyens « propres sur eux ». C’est bien cela qui a motivé la conduite de nombreuses études sur la psychologie des conducteurs. Et le profil de conducteur le plus dangereux relevé : le cadre , personnage hautement valorisé dans notre société. Aux antipodes du patibulaire jeune de banlieue censé incarner LE délinquant par excellence, celui qu’on peut stigmatiser en étant certain de viser l’Autre comme source de danger.

Nous sommes abreuvés de discours sur la « lutte contre les incivilités », généralement imputées « aux jeunes » avec en tête de classement les très dangereux tags. On prône sans cesse le retour à la discipline, au respect des règles de la vie en société, on crie au laxisme, on s’indigne de ces bandes qui font du bruit, des jeunes (c’est plus angoissant quand c’est de leur fait) qui jettent leurs déchets hors des poubelles voire qui abîment du mobilier urbain. Tous ces comportements sont certes très dérangeants, voire coûteux mais n’ont jamais tué personne.

Comment espérer combattre lesdites incivilités si les premières règles de la vie en société qui s’appliquent à nous dès le pas de notre porte, à savoir le respect du code de la route, sont constamment bafouées, y compris par ceux que notre société désigne comme les plus respectables de par leur statut social ? Si ce non respect ne suscite même pas la désapprobation, à part de ceux qui en sont victimes ? Le code de la route assure la protection de l’usager faible face à l’usager plus fort. Son non respect, c’est la loi de la jungle.

La seule explication à cette incohérence totale est que la délinquance routière est la seule délinquance qui ne soit pas socialement marquée.

Il est donc vital, au sens propre du terme, de s’y attaquer en priorité. Si la mortalité liée aux accidents de la route baissait de moitié, elle tuerait toujours plus du double de personnes que toutes les autres criminalités réunies. Et il est illusoire de vouloir faire respecter les autres règles de la vie en société si on ne commence pas par faire respecter le code de la route.

(a) Baromètre de la sécurité routière janvier 2008

(b) « Délinquance et justice pénale » n°19/2008, Eurostat

(c) http://www.touring.be/fr/vie-quotidienne/circulation-permis/securite/articles/enquete-radars/point-de-vue.

(d) Baromètre 2007 des comportements sur la route, Axa Prévention-TNS Sofres

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