1h01

Une heure et une minute. C’est le temps que j’ai mis ce matin pour parcourir les 6 kilomètres qui séparent mon appartement de mon bureau dans l’hyper centre de Bruxelles. Pas à pied, non. En transports en commun.

Quand nous avons décidé de déménager il y a quelques années, la première chose que mon compagnon et moi avons faite, c’est de prendre un plan de la STIB pour déterminer le quartier idéal. Nous avons eu beaucoup de chance en trouvant un appartement au pied duquel se trouve un bus qui relie directement l’école des enfants, un tram qui nous emmène à Louise, un autre qui va à proximité de l’hôpital où mon fils reçoit des séances de kiné deux fois par semaine. Même les grand-mères qui gardent régulièrement les enfants ne sont pas trop éloignées !

Enfin, last but not least, une gare se trouve à 200 mètres. Le train qui y passe met 10 minutes pour arriver gare du Luxembourg. Imbattable. Enfin, en semaine, parce que le weekend, il n’y en a aucun qui s’arrête.

Mais voilà, cela va faire neuf mois que la ligne de tram est interrompue à cause d’un chantier qui ne devait durer « que » six mois. Il faut désormais emprunter une navette bus qui n’a ni horaires théoriques ni indications en temps réel. Presque neuf mois que cette navette implique des sprints pour attraper les correspondances, qui nous filent parfois sous le nez. Qu’elle est totalement irrégulière et qu’il est donc impossible d’évaluer son temps de parcours ou d’évaluer quand le bus arrivera. Ça fait tout aussi longtemps que j’ai perdu accès à des quartiers un peu trop éloignés pour y aller à pied parce que les connexions avec d’autres lignes n’existent plus. J’avoue, je n’ai jamais autant utilisé la voiture. Pas par choix mais par nécessité. Une nécessité qui n’a pourtant rien d’une fatalité mais n’est que la conséquence de la légèreté politique pour la mobilité des non automobilistes.

Alors, ce matin, je fais le choix, comme presque tous les jours, de prendre le train jusqu’à la gare du Luxembourg pour ensuite attraper un bus qui va de cette dernière à mon bureau. Comme le train suivant passe 30 minutes plus tard, je suis prudente et je vérifie sur mon téléphone qu’aucun retard n’est annoncé. En sortant de chez moi, je vois arriver un bus navette, un autre se tient près à partir devant la gare, 200 mètres plus bas. Je vérifie une dernière fois sur le panneau d’affichage en haut du quai qu’aucun retard ne s’est invité entre temps. Rassurée, je descends sur le quai où le train devrait arriver dans deux minutes, à 9h05. A 9h06, une voix annonce un retard de 10 minutes. Comme tous les autres sur le quai, je soupire. Un rapide calcul me fait arriver à la conclusion que j’ai quand même intérêt à attendre. Cinq minutes après, c’est un retard de 27 minutes qui est annoncé. Je remonte donc pour me rabattre sur le bus navette, même si cela me vaudra deux correspondances et dix minutes de marche ou trois correspondances. Pas de chance, plus aucun bus navette à l’horizon pendant les dix minutes qui suivent alors que les trois ou quatre précédents se sont suivis à la queue-leu-leu. Quand le bus (ou plutôt les deux bus qui se suivent) arrive enfin, cela fait 20 minutes que je suis sortie de chez moi. J’ai quand même eu de la chance dans mon malheur, il ne pleuvait pas. Comme il n’y a pas d’abribus, c’est loin d’être un détail. Je passerai sur la lenteur du tram qui fut ralenti par un cafouillage entre trams au rond-point Louise, endroit particulièrement mal choisi par la STIB pour organiser les changements de service des conducteurs.

C’est ainsi que partie à 9 heures, je sis arrivée à mon bureau à 10h01. Un temps de parcours pas plus court, voire même plus long que celui de nombreux navetteurs. Et on se demandera encore pourquoi de nombreux ménages quittent Bruxelles…

J’aurais pu prendre ma voiture. Le trajet, même s’il passe normalement par le tunnel Stéphanie, aurait pris moins de 30 minutes (11 minutes pendant les vacances quand le tunnel est ouvert, j’ai fait le test). Plus ou moins le même temps que si mon train était arrivé à l’heure, en fait. J’entends aussi mes amis cyclistes me dire « mais va à vélo, c’est le plus rapide ! ». Mais non, je refuse de me payer les frayeurs de la fausse piste cyclable avenue Roosevelt, de me faire klaxonner avenue Louise, là où les vélos sont censés être prioritaires, de slalomer dangereusement entre les rails du tram au goulet Louise ou de rebondir sur les pavés déchaussés du Sablon. De toute façon, ça ne résoudrait rien. Les fois où je me déplace avec mes enfants, parce qu’il n’y a pas que les déplacements domicile-travail dans la vie. Mais également, parce que même si le vélo est un merveilleux outil pour se déplacer en ville, il n’en est pas moins impératif d’offrir des transports publics performants et accessibles à tous.

C’était un mauvais jour, comme il y en a parfois de bons mais ce n’était pas un jour exceptionnel. C’est le sort régulier des usagers du transport public. Une situation qui les fait vivre dans l’incertitude. Une situation qui peut faire rater un rendez-vous important, arriver après la fermeture de la crèche ou de la garderie de l’école. Une situation qui engendre un stress quotidien parce qu’on ne peut même pas l’anticiper.

Alors aujourd’hui, quand pour la troisième semaine consécutive, je consacrerai mon après-midi à auditionner des gens pour tenter de savoir si on a consacré assez de moyens pour les tunnels routiers, je n’oublierai pas que si la plupart de mes collègues se sentaient aussi concernés par les transports publics que par la voiture, ça ferait belle lurette qu’on aurait remué ciel et terre pour améliorer le sort des usagers des bus, des trams, des trains et du métro. Qu’on chercherait à savoir pourquoi des travaux s’éternisent, pourquoi on n’informe pas correctement, pourquoi on n’a pas choisi les bons investissements.

Que même si des paquets de gens coincés aux arrêts, en retard, dans l’insécurité permanente sur leur temps de parcours, sont moins visibles qu’une file de voitures, les conséquences en sont bien plus lourdes tant pour la qualité de vie, que pour l’environnement, l’économie et la santé publique. Mais il est vrai que tant que même dans les infos trafic, le transport public et ses usagers sont inexistants.

Malheureusement, la dernière fois que certains de mes collègues ont poussé de hauts cris suite à un déplacement de terminus de bus, ce n’était pas à cause de l’inconvénient que cela représente pour les usagers mais parce que ce terminus se trouve désormais devant le Parlement et que ça porte atteinte au prestige de notre belle façade et dérange parfois l’accès à notre parking.

Alors, à quand une commission spéciale consacrée à la négligence dont est victime le transport en commun depuis des décennies ?

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